jeudi 24 août 2017

l'action précède la pensée raisonnée

 

L’action précède la pensée délibérative

L’action est plus épaisse, plus féconde, plus grosse de réalité que la pensée.

Voici deux évidences qui sont battues en brèche depuis Platon, Descartes, par toute la philosophie moderne. En conséquence, les démarches courantes d’éducation, de développement de compétences, de management et de clinique des dysfonctionnements préconisent, de façon primordiale,  la compréhension causale des effets et la définition d’objectifs pour la réalisation de projet. La loi de février 2002 impose même, dans l'économie sociale, comme une obligation légale, la définition d’un projet personnalisé dans toutes les interventions d’accompagnement médico-sociales ! Quelles qu’en soient les raisons invoquées dans le but de protéger la personne des violences institutionnelles supposées inévitables [1], cette obligation légale est une altération fondamentale de la réalité de la vie professionnelle et de sa clinique.
 Et pourtant, la vie est là : dans l’action. La vie s’exprime comme l’ont montré Aristote et Blondel (1893) et plus récemment Mendel 1998) dans l’action qui est plus épaisse, plus féconde, plus grosse de réalité que la pensée.
Et c’est, elle, l'action qui suscite la pensée. Elle stimule par la sensorialité les schèmes cognitifs qui déclenchent des actions de base (cognitives et pragmatiques[1]) engrangées dans les bibliothèques de procédures cognitives et exécutives. Ensuite, seulement, la pensée réflexive va se re-présenter la séquence d'actions dans l'après coup afin d’ouvrir et programmer de nouvelles actions tout en augmentant les bibliothèques de procédures (fonction d'apprentissage). Les nouvelles actions seront plus riches de vie que la pensée qui les a inaugurées. Elles suivront le même processus de stimulation que nous venons de présenter.




[1] Les actions de bases cognitives sont les fonctions et opérations mentales primaires Michit 2016 quand l’art de manager devient une science). Les actions de bases exécutives ou pragmatiques peuvent aussi être considérées comme des forces psychiques (E Erikson enfance et société 1963 J Guindon les étapes de la rééducation 1976 et Michit H et R  identité psychosociale 1998)



Cependant, malgré tous les efforts de ces derniers auteurs, dont le but était de montrer l’inexactitude de la pré-existence de l’idée, la certitude des premiers demeure rivée à la croyance imaginée après analyse des apparences : ils affirment encore et toujours, sans remise en cause, que la pensée précède l’action. Pour eux : Il faut concevoir un but pour se mettre en action

De l’action à la pensée :

Analyse du processus des actions implicites


Une chef de service reçoit de son directeur, l’injonction évaluative suivante :
-          vous n’êtes pas assez directive
elle lui répond :
-          je ne suis pas d’accord avec votre jugement
mais lui poursuit, sans faire cas du refus d’accepter son appréciation, comme si elle n’existait pas  :
-          Il faudra faire une formation sur le leadership
Elle quitte la salle très en colère.
Ne comprenant pas ce qui s’est passé et cependant voulant revenir vers le directeur, mais ne sachant pas comment s’y prendre avec lui pour éviter ses foudres ou son outrecuidance,  elle raconte cet épisode à son coach.
Ce dernier lui propose de faire l’analyse des événements qui se sont passés en elle entre le moment où elle entend l’évaluation du directeur sur son mode de management et le moment où elle exprime son refus d’accepter l’évaluation. Le temps qui s’écoule est de l’ordre de la milliseconde et pourtant… le nombre des actions de pensée est étonnamment important sans que l’acteur puisse, seule, en prendre conscience facilement.
L’intervenant :
-          Qu’est-ce qui s’est passé au moment où vous avec entendu « vous n’êtes pas assez directive ! ».
La chef de service
- Je me souviens qu’à ce moment précis, me vient comme un éclair, la scène où il a été très directif avec le groupe de mes collaborateurs et, qu’après son intervention, tous sont venus me voir en disant : «  cela ne peut plus durer, il n’écoute pas et ne comprend rien de la réalité de notre travail. »
- et donc vous avez fait quoi avec cette image ?
- j’ai pensé que ce qu’il me disait n’était pas juste puisque le pratiquant, il a produit une réaction négative contre lui
- et vous avez fait quoi ?
- je n’ai pas voulu lui laisser dire quelque chose d’inexact.
- et vous avez fait ?
                            - je lui ai dit que je n’étais pas d’accord avec lui.
 - donc si nous reprenons la succession des actions faites entre le moment de la réception du message et le moment où vous exprimez votre réaction, nous constatons que vous avez :
1. entendu et pris en compte le message
2.  fais référence à une situation vécue
3. comparé l’énoncé proposé à la réalité vécue
4. évalué l’écart à la norme énoncée
5. nommé l’injustice de son appréciation
6. voulu lui dire votre désaccord, ne pas le laisser sous silence
7 énoncé à haute voix le désaccord.
- j’ai fait tout cela sans m’en rendre compte, en fait j’ai agi dans mon cerveau sans avoir eu la sensation d’avoir pensé ma réaction qui a été immédiate.
-          En effet, vous avez fait
1.       un acte d’attention
2.       un acte d’évocation d’une situation sans le vouloir. Cet acte d’association est une pure action du cerveau qui a des informations disponibles stockées dans sa bibliothèque des savoirs.
3.       un acte de comparaison. Cet acte est stocké dans la bibliothèque des actions disponibles autrement dit, des schèmes cognitifs de bases.
4.       un acte d’évaluation de l'écart entre sa pratique et le jugement de son directeur 
5.       un acte d'évaluation de l'injustice de son appréciation  
6.    un acte de vouloir énoncer son désaccord
7.     un acte de l’énoncer au lieu de le retenir ce que vous auriez pu faire. C’est  à ce moment précis de l’énonciation, qu’il est possible de constater que vous avez pris une vraie décision-action de faire cette action et pas une autre. Cette décision-action n’est pas de l’ordre de la délibération mais bien de l’ordre de l’action. Pour valider que c’est bien une décision-action, je vous propose d’analyser ce moment, infime dans le temps, pour voir ce que vous avez pris en compte pour dire ce que vous avez pensé.
-          Pouvez-vous vous rappeler ce que vous avez pris en compte pour dire votre ressenti, au lieu de renoncer à le dire en le gardant en vous.
-          Tout d’abord, en effet,  je perçois 1 l’injustice de l’appréciation,
car je perçois 2 la situation dans laquelle ce qu’il m’énonce n’est pas productif. Ensuite, je pense que je ne peux pas me laisser dire n’importe quoi
-          Vous percevez alors non seulement, deux perceptions mais aussi vous  distinguez un important « vous ».
-          OK, je vois la différence…
-          Ensuite, prenez-vous en compte d’autres choses ?
-          je ressens qu’il est impératif que je lui dise ce que j’ai en moi !
-          Ainsi 3, vous le percevez « lui » qui est l’auteur de l’injustice et 4 vous identifiez le moyen de lui signifier son erreur : la mise en mot de votre désaccord.
-          J’ai fait tout cela !!
-          En effet 4 éléments pris en compte et 2  importants distingués "vous et "la nécessité de ne pas laisser l’injustice sans réaction.    
-          Etonnant….
-          Est-ce qu’à ce moment vous  discernez votre directeur comme une personne qui serait un important à respecter en tant que personne ?
-          Pas du tout !
-          Ce qui serait le troisième important ou enjeux de la situation….. Si dans ce moment vous discerniez votre directeur comme pouvant faire une erreur et qu’il serait important de prendre en compte comme une personne est-ce que vous auriez réagi de la même manière ?
-          Je ne pense pas, j’aurai peut-être retenu ma réaction ou je l’aurai différé… je ne sais pas… Il aurait fallu que je hiérarchise différemment l’importance que j’accorde à chacun… Je ne sais pas, si j’aurai eu la force de le mettre avant le respect de la justice…. !
L’analyse de cet événement met en lumière que dans tout acte posé en réaction à un événement, son auteur met en œuvre plusieurs actions de pensée qui ne sont pas délibérées.
Le premier acte, comme nous l’avons vu, est l’acte de percevoir une information sensorielle, le deuxième est un acte d’appropriation qui fait faire des évocations au regard des expériences vécues, le troisième est un acte de comparaison entre les deux événements. Cet acte induit nécessairement un acte d’évaluation. Ces opérations se réalisent par l’activation des schèmes cognitifs des actions de base.
Enfin  les deux actes ultime relèvent de la formulation de ce qui vient de se passer et de la décision d’énoncer ou de retenir le produit de ces actions.

Ces actes de penser sont à l’origine de toute les pensées délibératives qui vont conduire à déterminer un objectif à mettre en œuvre de façon plus raisonnée et réfléchie.
A la suite de l’entretien, Madame a décidé d’aller revoir le directeur, moins en colère, car mieux outillé pour apporter une argumentation construite, qui devait faire plus attention au directeur en tant que personne  afin de discuter avec plus de distance de ce qui lui permet de dire qu’il faudrait qu’elle soit à ses yeux plus directive. Elle pense pouvoir demander des exemples afin de pouvoir étayer  la nécessité ou pas  de faire une formation et laquelle.    






[1] Les institutions sont perçues et déclarées comme non spontanément bienveillante par la ministre déléguée à la famille dans le discours de présentation de la loi de rénovation de l’action sociale. Par ce principe la loi va introduire les fondamentaux d’une anti-constitutionnalité du fait que la présomption d’innocence n’est pas inscrite dans les bases de la loi !

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